Aileen Wuornos et Richard Mallory : légitime défense ou meurtre ?

Richard Mallory est le premier homme qu’Aileen Wuornos a reconnu avoir tué. Retrouvé mort en décembre 1989 en Floride, il devient le centre du premier procès de Wuornos, qui affirme alors avoir agi en légitime défense après avoir été agressée.

Mais son récit évolue au fil des interrogatoires. Des objets appartenant à Mallory sont retrouvés en possession de Wuornos, et les enquêteurs établissent également des liens avec plusieurs autres homicides.

Alors, Aileen Wuornos a-t-elle réellement tué Richard Mallory pour se défendre ? Le dossier judiciaire permet de distinguer ce qu’elle a raconté, ce que l’enquête a établi et ce que les jurés ont finalement retenu.

Qui était Richard Mallory ?

Richard Mallory avait 51 ans lorsqu’il est tué en décembre 1989.

Il travaillait dans le domaine de l’électronique et vivait en Floride. Le 1er décembre 1989, son véhicule est retrouvé abandonné dans le comté de Volusia.

Treize jours plus tard, le 13 décembre, son corps est découvert dans une zone boisée située à plusieurs kilomètres de là.

L’autopsie établit qu’il a été touché par plusieurs balles. Deux projectiles ayant atteint le poumon gauche ont provoqué les hémorragies mortelles.

La Cour suprême de Floride a repris ces éléments dans sa décision de 1994 concernant l’appel de Wuornos.

Lire la décision Wuornos v. State de la Cour suprême de Floride.

Comment Richard Mallory est-il mort ?

Les premières informations obtenues par les enquêteurs conduisent rapidement vers Aileen Wuornos et Tyria Moore.

Wuornos et Moore vivent alors ensemble depuis plusieurs années. Wuornos travaille comme prostituée le long des routes de Floride et porte habituellement une arme.

Selon le dossier judiciaire, Wuornos rentre au motel le 1er décembre 1989 après avoir travaillé et raconte à Moore qu’elle vient de tirer sur un homme.

Elle lui explique également avoir pris certains objets appartenant à cet homme et avoir abandonné son véhicule.

Ce premier récit va ensuite évoluer.

Le premier récit d’Aileen Wuornos

Lorsqu’elle commence à parler aux enquêteurs, Wuornos raconte qu’elle a rencontré Mallory alors qu’elle faisait de l’auto-stop.

Elle affirme qu’il l’a conduite dans un endroit isolé où ils avaient prévu d’avoir une relation sexuelle tarifée.

Selon cette première version, Mallory aurait voulu avoir des rapports sexuels sans payer et elle aurait pensé qu’il voulait également la dépouiller et la violer.

Wuornos explique alors avoir pris son arme et qu’une lutte aurait commencé pour s’en emparer.

Elle affirme finalement avoir tiré sur Mallory alors qu’il se trouvait encore dans la voiture, puis l’avoir encore touché après qu’il en soit sorti.

Elle reconnaît ensuite avoir fouillé ses poches et pris certains de ses biens avant de cacher son corps et de repartir avec son véhicule.

Ces éléments figurent dans la décision de la Cour suprême de Floride consacrée à son appel.

Aileen Wuornos affirme ensuite avoir été violée

La version donnée par Wuornos évolue considérablement.

Dans un récit ultérieur, elle décrit une agression beaucoup plus violente.

Elle affirme que Mallory l’aurait attachée au volant, menacée de mort puis violée. Elle raconte ensuite qu’elle aurait pensé qu’il allait la tuer.

C’est dans cette version que son argument de légitime défense devient central.

Selon son récit, après l’agression, elle récupère son arme et une lutte s’engage entre eux. Elle affirme avoir tiré parce qu’elle pensait que Mallory allait encore s’en prendre à elle.

Elle maintient ensuite qu’il continuait à avancer vers elle malgré ses avertissements et qu’elle lui a tiré dessus à plusieurs reprises.

Ces accusations d’agression sexuelle sont particulièrement importantes pour comprendre le débat autour de cette affaire.

Mais elles doivent être présentées comme les déclarations de Wuornos : le dossier judiciaire ne permet pas de transformer automatiquement son récit en fait établi.

Les versions de Wuornos ne sont pas toujours les mêmes

C’est l’un des éléments qui vont peser lourdement dans son procès.

La Cour suprême de Floride relève que les différentes déclarations faites par Wuornos présentent des contradictions importantes.

Elle donne plusieurs versions de la rencontre avec Mallory, de l’agression supposée et des circonstances précises des tirs.

Dans certaines déclarations, elle explique qu’elle craignait d’être violée ou dépouillée.

Dans une autre version, elle décrit une agression sexuelle particulièrement violente suivie d’une lutte pour l’arme.

Pour les autorités judiciaires, ces variations fragilisent donc la crédibilité de son récit.

La Cour suprême estimera plus tard que les jurés pouvaient légalement considérer ses déclarations comme contradictoires et rejeter son affirmation de légitime défense.

Aileen Wuornos a-t-elle volé Richard Mallory ?

Oui.

C’est un élément du dossier qui n’est pas simplement fondé sur les déclarations de Wuornos.

Elle reconnaît avoir pris certains biens appartenant à Mallory.

Les enquêteurs retrouvent ensuite plusieurs objets qui lui appartenaient.

La Commission on Capital Cases de Floride indique notamment qu’un radar détecteur et une caméra appartenant à Mallory ont été retrouvés ou identifiés dans le cadre de l’enquête. Plusieurs autres objets avaient également été mis en gage ou donnés.

Consulter le dossier officiel de la Commission on Capital Cases de Floride consacré à Aileen Wuornos.

Un entrepôt loué sous un pseudonyme par Wuornos contient également certains biens liés à Mallory.

Pour l’accusation, ces éléments renforcent l’hypothèse selon laquelle le meurtre était lié au vol.

L’arme du crime a-t-elle été retrouvée ?

Oui.

Wuornos finit par indiquer où elle a jeté l’arme.

Tyria Moore aide les enquêteurs à localiser l’endroit et l’arme est récupérée dans Rose Bay, en Floride.

Les experts constatent que les rainures présentes sur l’arme présentent des caractéristiques compatibles avec celles observées sur les balles mortelles.

Mais ce point doit lui aussi être nuancé : la Cour suprême de Floride précise que ces caractéristiques étaient relativement courantes et pouvaient se retrouver sur d’autres armes.

Autrement dit, l’expertise balistique ne constituait pas à elle seule une preuve absolument unique reliant l’arme au meurtre.

Le dossier était beaucoup plus large.

Richard Mallory avait-il déjà été condamné pour une agression sexuelle ?

C’est l’un des aspects les plus surprenants de l’affaire.

Après le procès, des informations sur le passé judiciaire de Mallory ont été largement reprises dans les récits consacrés à Wuornos.

Mallory avait effectivement été condamné des décennies auparavant pour une affaire sexuelle et avait été incarcéré dans un établissement destiné aux délinquants sexuels.

La défense de Wuornos a cherché à utiliser ces éléments pour soutenir son argumentation autour de la légitime défense.

Mais leur utilisation au procès était juridiquement beaucoup plus compliquée.

Le problème était notamment de savoir si ces éléments concernant le passé de Mallory pouvaient être présentés au jury et dans quelles conditions.

La Cour suprême de Floride a finalement rejeté les arguments de Wuornos concernant cette question dans son appel.

Ce point est important : le fait que Mallory ait eu un passé judiciaire ne signifie pas que son comportement envers Wuornos le soir du meurtre était juridiquement établi comme celui d’un agresseur.

Il s’agit de deux questions différentes.

Pourquoi son passé n’a-t-il pas suffi à établir la légitime défense ?

Pour qu’un argument de légitime défense puisse convaincre, il ne suffit pas de montrer qu’une personne tuée avait un passé violent.

Il faut établir les circonstances concrètes de l’affrontement et démontrer que la personne qui a tiré se trouvait réellement dans une situation justifiant l’emploi de la force létale.

Dans le cas de Wuornos, le jury devait donc se prononcer sur ce qui s’était passé entre elle et Mallory le 1er décembre 1989.

Or il n’existait pas de témoin direct indépendant de la scène du meurtre.

Le récit de Wuornos constituait l’élément central permettant de connaître sa version des faits.

Le problème pour la défense était donc considérable : le jury devait décider si son récit était suffisamment crédible pour créer un doute sur l’intention meurtrière.

Les autres meurtres ont-ils joué un rôle dans le procès de Mallory ?

Oui, et c’est probablement l’un des aspects les plus importants du procès.

Wuornos était jugée pour le meurtre de Mallory, mais l’accusation a été autorisée à présenter des éléments concernant plusieurs autres homicides qui lui étaient attribués.

La défense a contesté cette décision, estimant que ces affaires risquaient de fortement influencer le jury.

La Cour suprême de Floride a néanmoins confirmé que ces éléments pouvaient être utilisés dans certaines limites parce qu’ils permettaient notamment à l’accusation de répondre à la version de Wuornos et à son affirmation selon laquelle elle avait été attaquée en premier.

Le raisonnement était donc le suivant : si Wuornos présentait le meurtre de Mallory comme un acte isolé de défense face à une agression, les autres affaires pouvaient être utilisées pour examiner la question de l’intention et rechercher d’éventuelles similitudes.

La Cour suprême a considéré que cette utilisation des éléments concernant les autres crimes était juridiquement admissible.

Voir le raisonnement de la Cour suprême de Floride dans Wuornos v. State.

Que retenait l’accusation contre Aileen Wuornos ?

L’accusation défendait une interprétation très différente de celle de Wuornos.

Selon cette théorie, elle aurait utilisé son arme pour tuer Mallory puis aurait pris ses biens.

Les procureurs s’appuyaient notamment sur :

  • les différentes déclarations de Wuornos ;
  • les objets appartenant à Mallory retrouvés ou identifiés chez elle ;
  • le véhicule abandonné ;
  • l’arme retrouvée grâce aux indications de Tyria Moore ;
  • les similitudes avec plusieurs autres homicides ;
  • et les éléments montrant qu’elle avait emporté certains biens après le meurtre.

La Cour suprême de Floride a par la suite considéré que le jury pouvait rejeter le récit de légitime défense en raison notamment des contradictions entre les différentes déclarations de Wuornos et des autres éléments du dossier.

Le jury a-t-il cru à la légitime défense ?

Non.

Le jury a reconnu Aileen Wuornos coupable de meurtre au premier degré et de vol à main armée.

Le procès s’est déroulé en janvier 1992.

Le 27 janvier, elle est reconnue coupable.

Quelques jours plus tard, le jury recommande à l’unanimité la peine de mort, par 12 voix contre 0.

Le 31 janvier 1992, le juge la condamne à mort pour le meurtre de Richard Mallory.

La condamnation sera ensuite examinée par la Cour suprême de Floride.

Que dit la justice sur la version de Wuornos ?

La décision de la Cour suprême de Floride de 1994 est particulièrement instructive parce qu’elle ne se contente pas de rappeler la condamnation : elle examine plusieurs des arguments soulevés par Wuornos en appel.

La Cour considère notamment que les jurés pouvaient rejeter son récit de légitime défense.

Elle relève les contradictions entre ses différentes déclarations, les éléments concernant les autres homicides et les biens retrouvés.

La Cour confirme donc la condamnation et la peine prononcées contre elle.

La décision complète est disponible ici : Wuornos v. State, Supreme Court of Florida, 1994.

Alors, Aileen Wuornos a-t-elle réellement agi en légitime défense ?

C’est là que la prudence est nécessaire.

La justice a rejeté son argument de légitime défense dans le dossier Mallory. Elle a considéré que les éléments présentés permettaient au jury de rejeter son récit et de retenir les qualifications pénales prononcées contre elle.

Mais cela ne signifie pas que l’on dispose aujourd’hui d’un enregistrement indépendant permettant de connaître chaque seconde de ce qui s’est passé entre Mallory et Wuornos.

Le seul récit direct de la confrontation provenait de Wuornos elle-même, et ses différentes déclarations n’étaient pas identiques.

Il faut donc distinguer trois niveaux :

Ce qui est établi : Richard Mallory a été tué par balle en décembre 1989, son corps a été retrouvé le 13 décembre, des biens lui appartenant ont été reliés à Wuornos et celle-ci a été condamnée pour son meurtre.

Ce que Wuornos a affirmé : Mallory l’aurait agressée sexuellement et aurait tenté de la tuer, ce qui l’aurait poussée à se défendre.

Ce que la justice a retenu : le jury n’a pas accepté cette défense et l’a reconnue coupable de meurtre au premier degré et de vol à main armée.

Cette distinction est essentielle lorsqu’on raconte aujourd’hui l’histoire de l’affaire.

Une affaire toujours difficile à résumer

Le meurtre de Richard Mallory est devenu l’une des parties les plus discutées de l’histoire d’Aileen Wuornos parce qu’il existe une véritable tension entre deux récits.

D’un côté, Wuornos décrit un homme qui l’aurait agressée et dont elle aurait craint de devenir la prochaine victime.

De l’autre, l’accusation présente une femme armée qui aurait tué un client puis pris ses biens.

La justice a finalement retenu cette seconde interprétation.

Mais l’histoire ne peut pas être correctement racontée en affirmant simplement que « Mallory était un violeur et Wuornos s’est défendue », pas plus qu’en présentant chaque détail de la version de l’accusation comme une vérité indépendante de toute discussion.

Le dossier judiciaire est plus complexe.

Et c’est précisément cette complexité qui explique pourquoi Richard Mallory occupe encore une place particulière dans les récits consacrés à Aileen Wuornos.

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Sources

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