Pourquoi Aileen Wuornos a-t-elle tué sept hommes en Floride entre 1989 et 1990 ? La question semble appeler une réponse simple. Elle ne l’est pas.
Pendant des années, Wuornos a donné plusieurs versions de ses crimes. Elle a notamment affirmé avoir tué en état de légitime défense, après avoir été agressée sexuellement par son premier meurtre, Richard Mallory. Mais les éléments présentés devant la justice, ses propres déclarations successives et les objets retrouvés après certains crimes ont conduit les autorités à retenir une autre lecture de l’affaire.
Aujourd’hui encore, son histoire est régulièrement présentée sous deux angles opposés : celui d’une femme victime de violences ayant fini par se défendre, ou celui d’une tueuse ayant tué pour voler ses victimes et éviter d’être dénoncée.
La réalité documentée est plus complexe.
Aileen Wuornos a-t-elle tué en légitime défense ?
La première explication avancée par Aileen Wuornos concerne Richard Mallory, un homme de 51 ans dont le corps a été retrouvé en décembre 1989.
Selon la version qu’elle a donnée par la suite, Mallory l’aurait emmenée dans un endroit isolé, agressée sexuellement puis menacée de mort. Wuornos affirmait avoir réussi à prendre son arme et l’avoir tué parce qu’elle pensait qu’il allait la tuer.
Cette version a constitué le cœur de sa défense lors de son procès.
La décision de la Cour suprême de Floride consacrée à l’affaire décrit précisément cette version des faits ainsi que les arguments présentés par la défense :
Wuornos v. State, Florida Supreme Court, 1994
Mais la justice n’a pas retenu la légitime défense.
Le problème venait notamment des déclarations contradictoires de Wuornos, des éléments matériels retrouvés après le meurtre et des circonstances entourant la disparition des biens de Mallory. La Cour suprême de Floride a relevé que certains de ses biens avaient été retrouvés dans un box utilisé par Wuornos ou avaient été revendus ou donnés.
La cour a également relevé qu’une partie de ses déclarations pouvait être interprétée comme indiquant une volonté d’empêcher Mallory de pouvoir la dénoncer.
Cela ne permet pas pour autant de conclure que son récit de l’agression sexuelle était entièrement inventé. C’est une distinction importante : le fait que la justice n’ait pas retenu la légitime défense ne signifie pas que tous les éléments de son récit concernant Mallory ont été établis comme faux.
Que savait-on de Richard Mallory ?
L’affaire Mallory est devenue particulièrement complexe avec les informations concernant le passé de la victime.
Le documentaire Netflix Aileen : La demoiselle de la mort revient notamment sur des éléments concernant Mallory qui n’avaient pas été présentés au jury lors du procès : il avait été condamné auparavant pour une tentative de viol et avait suivi un traitement dans un établissement destiné aux délinquants sexuels.
Netflix présente aujourd’hui ces éléments comme faisant partie des pièces permettant de reconsidérer certains aspects de l’affaire, sans pour autant remettre juridiquement en cause la condamnation de Wuornos.
Netflix Tudum — Aileen : Queen of the Serial Killers
Il faut donc éviter deux raccourcis.
Le premier serait de dire : « Mallory était un violeur, donc Wuornos a forcément agi en légitime défense. »
Le second serait de dire : « Wuornos a été condamnée, donc l’agression qu’elle décrivait n’a jamais existé. »
Les éléments disponibles ne permettent pas d’affirmer l’un ou l’autre avec certitude.
Mais les six autres meurtres ?
C’est à partir des autres victimes que la théorie d’une succession de meurtres commis uniquement pour se défendre devient beaucoup plus difficile à soutenir.
Aileen Wuornos a finalement été condamnée pour six meurtres. Elle avait également reconnu avoir tué Peter Siems, mais son corps n’a jamais été retrouvé et elle n’a pas été poursuivie pour ce décès.
Les victimes étaient :
- Richard Mallory ;
- David Spears ;
- Charles Carskaddon ;
- Peter Siems ;
- Troy Burress ;
- Charles Humphreys ;
- Walter Antonio.
Vous pouvez retrouver le détail de chaque affaire dans notre article consacré aux victimes :
Aileen Wuornos : qui étaient ses sept victimes ?
Contrairement à Mallory, Wuornos n’a pas toujours présenté les autres meurtres comme des situations identiques.
Et c’est justement ce qui rend son histoire particulièrement difficile à résumer.
Wuornos a elle-même changé de version
Au fil de l’enquête et des procédures judiciaires, les déclarations d’Aileen Wuornos ont évolué.
Dans l’affaire Mallory, elle a maintenu l’idée d’une agression sexuelle et d’une réaction de survie.
Mais les autorités ont également recueilli des déclarations dans lesquelles elle évoquait d’autres motivations, notamment le fait de vouloir empêcher certaines victimes de pouvoir parler aux policiers.
La Cour suprême de Floride a ainsi indiqué qu’une déclaration de Wuornos avait été interprétée comme l’aveu qu’elle avait tué Mallory afin de supprimer un témoin potentiel, notamment parce qu’une arrestation aurait compromis sa capacité à continuer son activité de prostitution.
La même décision relève également que les biens de plusieurs victimes avaient été retrouvés en possession de Wuornos, revendus ou donnés.
Décision de la Cour suprême de Floride — Wuornos v. State
Cela constitue une partie importante du dossier judiciaire, mais il faut là encore éviter de transformer des éléments concernant certains crimes en explication automatique des sept meurtres.
Le vol faisait-il partie de ses motivations ?
Les éléments judiciaires montrent que la question du vol a joué un rôle dans l’affaire.
Après la mort de Mallory, certains de ses biens ont été récupérés auprès de Wuornos ou retrouvés dans un espace qu’elle utilisait. La justice a considéré que les circonstances permettaient notamment d’envisager un meurtre commis dans le cadre d’un vol.
Mais cela ne signifie pas nécessairement que « l’argent » constitue l’explication unique de toute la série de crimes.
La situation est plus nuancée.
Wuornos vivait alors dans une grande précarité, faisait de l’auto-stop et se prostituait sur les routes de Floride. Elle et Tyria Moore vivaient dans des conditions instables.
Cela constitue un contexte documenté, pas une preuve de causalité.
Autrement dit : la précarité explique le contexte dans lequel les crimes se sont produits ; elle ne permet pas à elle seule d’expliquer pourquoi Wuornos est passée au meurtre.
Tyria Moore a-t-elle joué un rôle dans les crimes ?
La relation entre Aileen Wuornos et Tyria Moore constitue également une pièce importante pour comprendre les événements.
Moore était la compagne de Wuornos pendant la période des meurtres. Lorsque l’enquête s’est rapprochée du couple, Moore a quitté la Floride et a finalement collaboré avec la police.
Les enquêteurs ont organisé des conversations téléphoniques enregistrées entre les deux femmes. Moore poussait Wuornos à parler des crimes et certaines de ces conversations ont abouti à des déclarations compromettantes.
Moore a ensuite témoigné contre Wuornos.
Netflix décrit aujourd’hui sa coopération avec la police comme un élément déterminant de l’affaire.
Netflix Tudum — ce que révèle le documentaire sur Aileen Wuornos
Pour autant, rien ne permet d’établir que Tyria Moore ait participé directement aux meurtres.
Son rôle dans l’histoire est celui de la compagne de Wuornos puis d’une collaboratrice des enquêteurs, dont le témoignage a contribué à l’accusation.
Pour aller plus loin sur leur relation :
Aileen Wuornos et Tyria Moore : quelle était leur véritable relation ?
Son enfance explique-t-elle ses crimes ?
C’est probablement l’un des aspects les plus délicats de l’histoire d’Aileen Wuornos.
Elle a grandi dans un environnement extrêmement instable. Son père était absent et sa mère l’a abandonnée lorsqu’elle était encore enfant. Elle a ensuite été élevée par ses grands-parents.
Wuornos a par ailleurs rapporté avoir subi des violences physiques et sexuelles pendant son enfance. À 14 ans, elle est tombée enceinte après avoir déclaré avoir été violée et son enfant a ensuite été confié à l’adoption.
Plus tard, elle a quitté son foyer et a vécu dans une grande précarité avant de rejoindre la Floride.
Le documentaire Netflix Aileen : Queen of the Serial Killers revient largement sur cette trajectoire.
Netflix — Aileen : Queen of the Serial Killers
Ces éléments permettent de comprendre dans quel environnement Wuornos a grandi. Ils ne permettent pas, à eux seuls, de déterminer qu’ils seraient la cause directe de ses meurtres.
C’est d’ailleurs précisément l’une des questions que pose le documentaire : comment raconter le parcours d’une personne qui a subi des violences considérables tout en tenant compte de la violence qu’elle a elle-même exercée ?
La réalisatrice Emily Turner explique avoir voulu éviter aussi bien le portrait d’une victime totalement innocente que celui d’un personnage réduit à une figure de « monstre ».
Pourquoi la question reste-t-elle aussi controversée ?
Parce qu’il n’existe pas une seule déclaration d’Aileen Wuornos permettant de résumer tous les crimes.
Son récit a évolué.
Ses explications ont varié.
Les éléments matériels ne racontent pas toujours la même histoire que ses déclarations.
Et la justice a retenu contre elle des éléments permettant d’établir la préméditation et de contester ses arguments de légitime défense.
Dans une décision ultérieure, la Cour suprême de Floride a notamment relevé que ses déclarations étaient contradictoires et que certains éléments du dossier permettaient au juge des faits de rejeter sa version des événements.
Wuornos v. State, Florida Supreme Court, 1996
Il serait donc trompeur de résumer l’affaire par une seule phrase comme « Aileen Wuornos tuait pour se défendre ».
Mais il serait tout aussi réducteur d’effacer les violences qu’elle avait elle-même rapportées ou le contexte extrêmement difficile dans lequel elle avait vécu.
Ce que l’on peut réellement établir sur ses motivations
Si l’on s’en tient aux éléments documentés, plusieurs choses peuvent être distinguées.
Pour Richard Mallory, Wuornos a affirmé avoir été agressée sexuellement et avoir tiré pour sauver sa vie. La justice n’a pas retenu cette explication comme justification légale du meurtre.
Pour les autres victimes, les éléments judiciaires ont notamment fait apparaître des questions de vol, de possession des biens des victimes et, selon certaines déclarations de Wuornos, la volonté d’empêcher des témoins de pouvoir la dénoncer.
Concernant l’ensemble de la série, aucune formule unique ne permet de démontrer une motivation identique pour chacun des sept hommes.
C’est probablement la réponse la plus honnête à la question « pourquoi Aileen Wuornos a-t-elle tué ? » : les sources judiciaires permettent d’établir certains éléments de motivation, mais pas de reconstruire avec certitude une intention unique derrière chaque meurtre.
Le documentaire Netflix change-t-il la manière de regarder l’affaire ?
Le documentaire Aileen : Queen of the Serial Killers, disponible sur Netflix, ne cherche pas à annuler les condamnations de Wuornos.
Il revient plutôt sur ses propres paroles, les archives de l’époque, les enregistrements policiers et des entretiens réalisés alors qu’elle se trouvait dans le couloir de la mort.
La réalisatrice Emily Turner insiste sur cette contradiction : Wuornos a été responsable de crimes extrêmement graves, mais son histoire personnelle ne peut pas être réduite à cette seule dimension.
Le documentaire ne demande donc pas au spectateur de choisir entre « victime » et « tueuse ». Il remet plutôt en évidence les contradictions du dossier.
Voir le documentaire Aileen : La demoiselle de la mort sur Netflix
Et cette nuance est particulièrement utile aujourd’hui, alors que Wuornos réapparaît dans l’actualité culturelle avec la quatrième saison de Monster consacrée à Lizzie Borden. La série Netflix utilise le personnage d’Aileen Wuornos dans une histoire largement fictionnalisée.
Pourquoi Aileen Wuornos apparaît-elle dans Monster : L’histoire de Lizzie Borden ?
Alors, pourquoi Aileen Wuornos a-t-elle tué ?
Il n’existe pas de réponse unique et définitivement démontrée pour les sept meurtres.
Wuornos a invoqué la légitime défense, particulièrement dans le cas de Richard Mallory. Les tribunaux ont rejeté cette justification au regard des éléments du dossier. D’autres éléments ont mis en évidence des questions de vol, de possession des biens des victimes et de volonté de ne pas être dénoncée.
Son parcours personnel, marqué par l’abandon, la violence et la précarité, constitue un contexte documenté. Mais il ne suffit pas à expliquer mécaniquement son passage au meurtre.
C’est justement ce qui rend l’affaire Wuornos aussi difficile à raconter sans tomber dans un récit trop simple.
Elle a été victime de violences. Elle a aussi tué. Les deux réalités peuvent être étudiées simultanément sans que l’une efface l’autre.
Et pour comprendre comment cette histoire s’est finalement terminée devant les tribunaux, il faut maintenant revenir sur son arrestation, son procès, ses condamnations et son exécution.
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Sources
- Florida Supreme Court — Wuornos v. State, 644 So. 2d 1000 (1994)
- Florida Supreme Court — Wuornos v. State (1996)
- Netflix Tudum — Aileen: Queen of the Serial Killers, documentaire et motivations
- Netflix — Aileen : La demoiselle de la mort
- Netflix Tudum — présentation du documentaire et de son lien avec Monster