L’affaire Bojarski : la véritable histoire du célèbre faussaire

Un homme discret, une maison ordinaire de la banlieue parisienne et, dans une cave soigneusement dissimulée, un atelier capable de produire des billets que les experts eux-mêmes peinaient à distinguer des vrais.

C’est l’histoire étonnante de Czeslaw Jan Bojarski, ingénieur d’origine polonaise devenu l’un des faussaires les plus célèbres de France. Entre les années 1950 et son arrestation en 1964, il fabrique plusieurs générations de faux billets avec une précision exceptionnelle, au point de faire croire aux enquêteurs qu’ils ont affaire à une véritable organisation criminelle.

Son histoire est aujourd’hui racontée dans L’Affaire Bojarski, le film de Jean-Paul Salomé avec Reda Kateb, Sara Giraudeau et Bastien Bouillon.

Mais quelle est la véritable histoire de Bojarski ? A-t-il vraiment travaillé seul ? Comment a-t-il été découvert ? Et surtout, le film est-il fidèle à la réalité ?

Qui était Czeslaw Bojarski ?

Czeslaw Jan Bojarski naît en 1912 à Łańcut, en Pologne.

Ingénieur de formation, il possède un profil qui semble assez éloigné de celui du faussaire clandestin que l’histoire retiendra. Il étudie notamment dans le domaine technique et développe très tôt un goût prononcé pour la mécanique, les inventions et la fabrication.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Bojarski se retrouve pris dans le conflit. Il rejoint finalement la France et utilise pendant l’Occupation ses compétences pour fabriquer de faux papiers.

Après la guerre, son parcours professionnel est beaucoup moins brillant que ses capacités techniques pourraient le laisser espérer. Il tente de travailler comme ingénieur et inventeur et dépose plusieurs brevets, mais rencontre des difficultés à faire reconnaître ses inventions.

C’est justement cette période de frustration qui constitue l’un des éléments centraux du récit de Jean-Paul Salomé.

Le réalisateur a expliqué avoir été frappé par le contraste entre cet homme qui voulait inventer et créer et la vie clandestine qu’il allait finalement mener.

Le dossier officiel du film sur Le Pacte

Comment Bojarski est-il devenu faussaire ?

Le début exact de son activité de faux-monnayeur est documenté à partir du début des années 1950.

En 1951, la Banque de France commence à repérer dans la région parisienne des contrefaçons particulièrement réussies de billets de 1 000 anciens francs, type « Minerve et Hercule ».

Le problème est sérieux : ces billets ne ressemblent pas aux faux grossiers auxquels les services peuvent habituellement s’attendre.

Ils sont suffisamment bien réalisés pour passer dans la circulation sans être immédiatement repérés.

Pendant plusieurs années, de nouvelles contrefaçons apparaissent.

Puis, en 1958, un autre billet est concerné : le 5 000 francs « Terre et Mer ».

Les enquêteurs comprennent progressivement que les différentes séries de faux présentent des caractéristiques communes.

Mais ils sont loin d’imaginer qu’un seul homme puisse être à l’origine d’une production aussi sophistiquée.

Le cas Bojarski devient ainsi un véritable casse-tête pour les spécialistes du faux-monnayage.

Le « Cézanne de la fausse monnaie »

C’est surtout avec le billet de 100 nouveaux francs Bonaparte que Bojarski acquiert sa réputation.

Les contrefaçons sont d’une qualité telle que les experts de la Banque de France eux-mêmes rencontrent des difficultés à les distinguer des billets authentiques.

Les Archives nationales ont d’ailleurs conservé un faux billet de 100 francs Bonaparte attribué à Bojarski dans leurs collections consacrées à la détection des contrefaçons.

Archives nationales : Comment démasquer les contrefaçons ?

Le surnom de « Cézanne de la fausse monnaie » finit alors par s’imposer dans la presse, en référence au peintre Paul Cézanne et à la qualité presque artistique de ses reproductions.

L’expression peut sembler flatteuse. Il ne faut évidemment pas oublier qu’il s’agissait de contrefaçons destinées à être utilisées comme de véritables billets.

Mais le niveau technique atteint par Bojarski était réellement inhabituel.

Le plus étonnant : Bojarski travaillait presque entièrement seul

C’est probablement l’un des aspects les plus fascinants de l’affaire.

Pendant des années, la police et les spécialistes imaginent qu’une organisation structurée se trouve derrière les faux billets.

En réalité, Bojarski avait conçu lui-même une grande partie du matériel nécessaire à son activité.

La Banque de France explique aujourd’hui que son cas constitue un exemple particulièrement spectaculaire de faux-monnayage : il fabriquait lui-même ses outils et était capable de réaliser une grande partie du processus de production.

Une reconstitution réalisée pendant l’instruction permettra d’ailleurs aux experts de vérifier qu’il est effectivement capable de fabriquer les contrefaçons qui lui sont attribuées.

Banque de France : L’affaire Bojarski et l’histoire du faux-monnayage

Il ne s’agit donc pas simplement d’un homme qui aurait confié la fabrication à des spécialistes.

Son savoir-faire technique était précisément ce qui rendait l’affaire aussi difficile à résoudre.

Une véritable usine clandestine sous sa maison

Bojarski mène une existence qui, en apparence, n’a rien de spectaculaire.

Il est marié, père de famille et vit à Montgeron, en région parisienne.

Sa famille ignore largement l’étendue de ses activités clandestines.

Dans sa maison se trouve pourtant un atelier secret destiné à la fabrication des faux billets.

Lorsque les enquêteurs finissent par perquisitionner les lieux en 1964, ils découvrent l’installation dissimulée.

Cette découverte confirme ce que les policiers avaient longtemps eu du mal à imaginer : les billets qui circulaient à travers la France pouvaient effectivement provenir d’un atelier installé sous le toit d’un homme qui semblait parfaitement ordinaire.

Comment la police a-t-elle découvert Bojarski ?

La chute de Bojarski commence paradoxalement par une erreur commise par ceux qui écoulent ses faux billets.

En 1963, les experts de la Banque de France découvrent une liasse entière de faux billets de 100 nouveaux francs.

Habituellement, un faux billet peut être isolé au milieu d’une liasse de billets authentiques.

Ici, dix faux billets se retrouvent ensemble.

Cette maladresse permet aux enquêteurs de remonter la piste.

La liasse avait été utilisée pour acheter des bons du Trésor dans un bureau de poste parisien. Le cachet de la poste permet aux policiers de poursuivre leurs recherches.

Le 10 décembre 1963, un homme repéré lors d’une opération précédente revient au même bureau.

Il est surveillé.

Son véhicule permet finalement d’identifier Alexis Chouvaloff, qui est lui-même en relation avec son beau-frère Antoine Dowgierd.

Le 17 janvier 1964, les deux hommes sont arrêtés.

Et cette fois, les enquêteurs mettent la main sur suffisamment d’éléments pour remonter jusqu’au fabricant.

Le nom de Bojarski apparaît.

L’arrestation de Bojarski en 1964

Le 17 janvier 1964, Czeslaw Bojarski est arrêté dans son pavillon de Montgeron.

L’homme que les enquêteurs recherchent depuis des années n’est donc pas un membre d’un mystérieux réseau international.

C’est un ingénieur de 51 ans, marié et père de deux enfants.

La perquisition permet de mettre au jour l’atelier clandestin.

Selon les sources historiques consacrées à l’affaire, les enquêteurs saisissent également d’importantes sommes en bons du Trésor.

La découverte de l’atelier va surtout permettre aux spécialistes de comprendre comment les billets avaient été fabriqués.

Le dossier devient alors suffisamment exceptionnel pour donner lieu à des reconstitutions techniques.

Bojarski a-t-il vraiment fabriqué les billets tout seul ?

Oui, dans le sens où les expertises menées pendant l’instruction ont confirmé qu’il était techniquement capable de fabriquer lui-même les billets saisis.

En février 1964, Bojarski est extrait de la prison de Fresnes afin de participer à une reconstitution dans son ancien atelier.

Des experts assistent à la fabrication.

Le résultat confirme qu’il possède effectivement les compétences nécessaires.

La Banque de France indique que les experts ont pu établir qu’il était capable d’avoir réalisé seul les milliers de billets saisis et examinés.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’ait jamais eu de personnes chargées d’écouler ses productions.

C’est justement là qu’interviennent Chouvaloff et Dowgierd.

Les deux hommes ont participé à la mise en circulation de la dernière série de faux billets, les fameux Bonaparte.

RTL : l’affaire Bojarski racontée avec des témoins et documents d’époque

Le procès de Bojarski

Le procès s’ouvre en mai 1966 devant la cour d’assises de la Seine.

Bojarski comparaît avec Antoine Dowgierd et Alexis Chouvaloff.

Le dossier impressionne les spécialistes. Le Monde rapporte alors que Bojarski avait contrefait pendant plus d’une décennie trois types de billets et que les policiers le considéraient comme un cas exceptionnel.

Le préjudice subi par la Banque de France est alors estimé à plusieurs millions de francs.

Le Monde, 13 mai 1966 : Czeslaw Bojarski comparaît devant les assises de la Seine

Le 9 mai 1966, la cour condamne finalement Bojarski à 20 ans de réclusion criminelle.

Il bénéficiera ensuite d’une remise de peine et sera libéré après environ treize années d’incarcération.

La Banque de France résume aujourd’hui l’affaire comme celle d’un faussaire qui a exercé pendant de nombreuses années avant d’être finalement arrêté et condamné à vingt ans de prison.

La Banque de France a-t-elle vraiment remboursé les faux billets ?

Oui.

C’est l’un des épisodes les plus étonnants de l’affaire.

La qualité des faux billets de Bojarski était telle que la Banque de France a exceptionnellement accepté de rembourser certains porteurs de bonne foi.

L’objectif était aussi d’éviter que le public soit obligé de devenir expert en billets de banque pour savoir s’il détenait une coupure authentique.

Cette décision est aujourd’hui considérée comme particulièrement exceptionnelle dans l’histoire du faux-monnayage.

Elle dit surtout quelque chose du niveau de qualité atteint par les contrefaçons.

La Banque de France rappelle cependant qu’un faux billet ne donne évidemment pas aujourd’hui droit à un remboursement automatique : lorsqu’une personne pense détenir un billet faux, elle doit le remettre à sa banque ou à la Banque de France.

Banque de France : histoire et fonctionnement de la monnaie

Que devient Czeslaw Bojarski après sa sortie de prison ?

L’histoire ne s’arrête pas avec sa condamnation.

Après sa libération, Bojarski mène une existence beaucoup plus discrète.

Un épisode particulièrement étonnant survient en 1978.

Une intervention liée à une fuite d’eau dans le logement occupé par Bojarski et son épouse conduit à la découverte de lingots d’or et de louis d’or.

L’affaire donnera lieu à une nouvelle procédure et à la confiscation de ses biens.

Ce dernier épisode est moins connu que la fabrication des faux billets et apparaît de manière différente selon les récits consacrés à Bojarski. Il est néanmoins documenté dans plusieurs sources historiques consacrées à l’affaire.

Bojarski meurt en 2003, en Isère, à l’âge de 90 ans.

L’homme qui avait réussi à tromper pendant des années les spécialistes de la Banque de France termine donc sa vie très loin de la célébrité que son incroyable affaire lui avait procurée.

L’Affaire Bojarski de Jean-Paul Salomé est-elle fidèle à l’histoire vraie ?

Oui, dans ses grandes lignes. Mais le film prend évidemment des libertés de cinéma.

Sorti en France le 14 janvier 2026, L’Affaire Bojarski est réalisé par Jean-Paul Salomé, avec Reda Kateb dans le rôle de Jan Bojarski, Sara Giraudeau dans celui de Suzanne et Bastien Bouillon dans celui d’André Mattei.

Le Pacte – L’Affaire Bojarski

Le réalisateur a expliqué que son objectif était de rester au plus près de l’histoire tout en assumant la reconstitution cinématographique.

Et c’est précisément là que la frontière entre histoire vraie et fiction devient intéressante.

Ce qui est réellement documenté

Le film reprend notamment :

  • l’origine polonaise de Bojarski ;
  • son arrivée en France pendant la guerre ;
  • ses compétences d’ingénieur et d’inventeur ;
  • la fabrication de faux papiers pendant l’Occupation ;
  • son activité de faux-monnayeur après la guerre ;
  • les faux billets de 1 000 francs ;
  • les billets de 5 000 francs « Terre et Mer » ;
  • les 100 nouveaux francs Bonaparte ;
  • son activité clandestine menée à l’insu de sa famille ;
  • l’enquête policière qui finit par remonter jusqu’à lui ;
  • son arrestation en 1964 ;
  • la découverte de son atelier ;
  • son procès et sa condamnation à vingt ans de réclusion.

La rencontre entre Bojarski et Mattei est-elle réelle ?

C’est ici que le film prend une liberté particulièrement visible.

La confrontation directe entre Bojarski et l’inspecteur Mattei dans un bar d’hôtel à Vichy n’est pas un épisode historique documenté.

Jean-Paul Salomé a expliqué qu’il avait imaginé cette scène pour créer une confrontation entre les deux personnages.

Le réalisateur assume donc clairement cette part de fiction.

Il s’agit d’ailleurs d’un hommage volontaire au face-à-face entre les personnages joués par Al Pacino et Robert De Niro dans Heat.

AlloCiné : ce qui est vrai et ce qui est inventé dans L’Affaire Bojarski

Le film invente-t-il toute la traque policière ?

Non.

La traque est bien réelle.

Ce qui est reconstitué ou condensé concerne surtout la manière dont les événements sont reliés entre eux et les rencontres entre les personnages.

Le réalisateur a lui-même résumé son approche : les événements et les détails historiques sont conservés, mais certaines situations ont été « brodées » ou synthétisées pour les besoins du récit.

C’est donc davantage un film historique très documenté qu’un documentaire.

Le vrai Bojarski était-il vraiment aussi discret que dans le film ?

Oui, cette dimension du personnage est particulièrement bien documentée.

Le Monde décrivait en 2005 un homme paisible, marié, père de deux enfants, vivant à Montgeron et passant relativement inaperçu auprès de ses voisins.

C’est justement ce contraste qui rend l’affaire aussi étonnante.

Pendant que la police cherche une organisation sophistiquée, Bojarski mène une vie familiale apparemment ordinaire.

Son atelier clandestin se trouve pourtant à quelques mètres de son quotidien.

Le Monde : « Le très discret M. Bojarski »

Pourquoi l’affaire Bojarski est-elle devenue aussi célèbre ?

Parce qu’elle réunit plusieurs éléments assez extraordinaires.

D’abord, la longévité de l’activité : Bojarski échappe aux enquêteurs pendant plus d’une décennie.

Ensuite, la qualité de ses contrefaçons.

Enfin, le fait qu’un homme seul ait réussi à mettre au point son propre matériel et à produire des billets suffisamment convaincants pour déstabiliser les spécialistes.

La Banque de France estime aujourd’hui qu’environ 25 000 billets ont été écoulés dans le cadre de cette activité.

Et l’institution résume elle-même le phénomène par une formule assez parlante : les contrefaçons étaient tellement réussies que les policiers et les experts avaient initialement l’impression d’être confrontés à une organisation disposant de moyens considérables.

Bojarski était-il un « génie » ou simplement un faussaire ?

Les deux dimensions peuvent être distinguées.

Son inventivité technique est documentée : il conçoit lui-même des outils, travaille le papier et les procédés d’impression et améliore progressivement ses contrefaçons.

Mais cela ne change évidemment pas la nature de son activité.

Il fabriquait et mettait en circulation de la fausse monnaie.

Le surnom de « Cézanne de la fausse monnaie » appartient donc à l’histoire de sa réputation, pas à une quelconque réhabilitation de ses actes.

C’est aussi ce qui rend le personnage intéressant au cinéma : il est possible de s’intéresser à son intelligence technique sans transformer le faussaire en héros.

L’affaire Bojarski : ce que le film raconte vraiment

Dans le filmDans la réalité
Jan Bojarski est un ingénieur polonaisOui
Il arrive en France pendant la guerreOui
Il fabrique des faux papiersOui
Il se lance dans la fausse monnaieOui
Il travaille principalement seulOui
Ses billets sont exceptionnellement bien réalisésOui
La police imagine une organisation importanteOui
Il est traqué par André MatteiOui, mais les modalités de la traque sont reconstituées
Bojarski et Mattei se rencontrent directement à VichyNon documenté : scène imaginée pour le film
Son atelier clandestin est découvertOui
Il est arrêté en 1964Oui
Il est condamné à 20 ans de réclusionOui
Il est libéré après environ 13 ansOui

Verdict : L’Affaire Bojarski est-elle une histoire vraie ?

Oui. L’Affaire Bojarski raconte bien l’histoire réelle de Czeslaw Bojarski, l’un des faussaires les plus remarquables du XXe siècle.

Le cœur du récit est solidement documenté : son parcours d’ingénieur polonais, son arrivée en France, ses inventions, ses faux billets, son atelier clandestin, les années d’enquête, son arrestation en 1964 et sa condamnation à vingt ans de prison.

En revanche, le film n’est pas une reconstitution documentaire. Jean-Paul Salomé a condensé certains événements et imaginé certaines scènes, notamment la confrontation directe entre Bojarski et l’inspecteur Mattei.

C’est finalement ce qui rend l’histoire originale : même débarrassée des artifices du cinéma, la véritable affaire Bojarski est déjà suffisamment incroyable pour ressembler à un scénario.

Et derrière le surnom de « Cézanne de la fausse monnaie » se cache surtout un homme qui a passé plus d’une décennie à perfectionner clandestinement une activité dont les spécialistes de la Banque de France ont longtemps sous-estimé l’origine.


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